La mère est là sans être là. Elle s’affaire pour maintenir le ménage à jour, les repas équilibrés, les collations sans additifs.
Quand elle ne s’adonne pas à ses obligations de mère et d’épouse, nous la perdons dans ses livres.
La mère lit.
Elle a le nez dans ses bouquins …
ou dans sa pâte à pain.
Quand a-t’elle levé les yeux la dernière fois pour nous regarder ?
La voit-elle cette seconde fille qui tourne autour, fait la sotte et explose de joie comme de tristesse pour éveiller la vie en elle ?
La mère est-elle là ? Où vit-elle dans un ailleurs totalement inaccessible ?
« La mère a un super-pouvoir » me dit ma sœur. « Elle voit les mensonges ».
Pas faux !
Elle ressent souvent les dissonances. Elle voit les mensonges mais ne le sait pas.
Alors la colère gronde dans le ventre de la mère.
Ce qui l’agite ce ne sont pas les mensonges éhontés. Ceux-là sont bien trop évidents pour s’attarder dessus.
Non, ce qui fait fureur au dedans de la mère ce sont les avatars. Les mensonges dont les auteurs ne sont même pas conscients. Toutes ces histoires que chacun se raconte et qui sonnent faux.
Mais que voit la mère?
Ce voile, ce brouillard de mensonges qui nous entourent.
Elle sent les relents âcres et les parfums acides qui l’accompagnent.
Elle ne parvient pas toutefois pas à mettre le doigt dessus. C’est pour ça qu’elle se malmène.
Elle prend les effluves nauséabondes qui émanent des autres et les mèle à son aura.
Elle s’approprie alors leurs moisissures
Comme le signe de sa propre putréfaction.
La mère voit les faux-semblants derrière lesquels le monde se cache. Et tant que son super-pouvoir ne sera pas reconnu, la mère sera tourmentée.
Parce qu’elle ne sait pas qu’elle perçoit les mensonges – ou parce que ses parents, avant elle, ont nié ses perceptions- la mère se punit.
Elle se pense mauvaise ou jugeante. Elle se fustige pour ses visions lucides.
Elle cherche à se donner tort comme son père avant elle.
Puis là voilà emportée par la colère.
Car la vérité n’est jamais reconnue et le sentiment d’injustice et de rejet se colle à elle comme un vieux sparadrap défréchi .
La mère regarde le monde à travers ses lectures,
Cachée derrière un livre, les yeux grand ouverts et la bouche bien fermée.
Elle la ferme la plupart du temps. Incomprise. Trop pertinente pour ce monde qui préfère l’illusion, la politesse dégoulinante, les faux-semblants, les paillettes et le déni à sa réserve et son authenticité.
La mère est sensible mais fuit la sensiblerie.
Elle est perspicace mais s’excuse et se défend bien souvent d’avoir une opinion tranchée sur quoi que ce soit.
Souvent, la mère ravale sa bile, courbe l’échine et met au rabais ses élans de rébellion et de révolte. Elle porte la rage des femmes asservies tout en l’élevant au rang d’ultime obligation.
La mère s’en veut de ne pas être mère comme il se doit puisqu’elle ne se tortille pas de douleur en notre absence.
Pourquoi le devrait-elle? Elle nous nourrit de loin par cette présence intense et discrète qui lui est propre.
Elle est tel un arbre sous lequel se reposer et s’appuyer.
Même si elle ressemble parfois à s’y méprendre à un satellite qui gravite autour du père et de notre fratrie pour anticiper les besoins et combler toutes les attentes.
Parfois, je me questionne sur son plaisir ou son désir.
Je me demande où s’amuse la mère ?
A- t’elle des intérêts autres que la lecture? Rit-elle à gorge déployée avec des amies ?
Jouit-elle parfois du corps et des délices des sens ? ou se perd-elle comme moi sous le poids des diktats sociétaux pour contrôler l’animal sauvage qui grogne en elle.
Tout semble être motivé par la contrainte, l’obligation et le perfectionnisme.
Pour ne pas être comme sa mère, elle s’impose des exigences sans fin : de repas sains, d’économie, de propreté et de rangement.
Elle s’épuise aussi de cela et c’est pourquoi il faut rester attentive à ses fluctuations d’humeur ou d’énergie. Ce qui n’est pas simple, car elle laisse peu entrevoir ses faiblesses.
La mère ne veut pas gêner,
Ni prendre trop de place.
Et puis tout à coup, la mère éclate de rire et ne peut plus se reprendre.
Ses yeux rivés sur son bouquin pleurent d’une jubilation profonde.
Elle lâche sa prise,
dépose son livre sur ses genoux pour se tenir le ventre et se tordre de rire. Nous la regardons avec tellement de surprise, comme si nous le découvrions pour la première fois.
Elle brille alors d’une ardeur fervente.
Plus je regarde la mère et plus je la vois à travers de la fumée de ses propres jugements.
Je vois …
Que la mère n’est point satellite
Mais astre solaire
Un astre autour duquel nous parvenons à réunir sans concession notre désir d’être réchauffés.
C’est ça le mensonge de la mère
Se faire passer pour optionnelle alors qu’elle est le CENTRE de notre Univers.