Je l’ai trouvée un soir où je voulais me distraire. De moi, de mes peurs, de mes doutes ou de mes travers. La Wi-Fi était en panne et mon cerveau tellement desséché que la lecture n’était pas une option envisageable. En général, lorsque je voulais me distraire du monde, de ses nouvelles effrayantes ou de mes propres pensées, j’allumais la télévision et je m’abrutissais confortablement dans un marathon de séries addictives où tout y était bleu cobalt, rouge vif et jaune feu. Mais là, rien ne fonctionnait. Je pris donc le parti de me mettre en route afin d’imprimer un mouvement à ce corps qui m’embarrassait prodigieusement. J’espérais par-dessus tout l’épuiser suffisamment pour que, angoisses et contractures musculaires puissent se dilater dans la vitesse, la performance et l’acharnement sportif.
Malheureusement, à peine sortie de chez moi, je trébuchai immanquablement sur cet objet étrange : une lampe torche aux couleurs kaléidoscopiques. Après m’être largement étalée sur le gravier du voisin et avoir mis un bordel pas possible dans son parterre de fleurs, je me relevai péniblement et ramassai l’objet afin de l’examiner de plus près. Ironiquement, l’obscurité de la nuit tombante m’empêchait de discerner les détails de la lampe en question, et il m’en aurait fallu une autre afin de l’éclairer et de l’observer avec attention.
Bref, debout, prête à m’élancer dans la nuit pour courir suer mes peurs et mes démons — me voilà fort aise — me dis-je avec cette lampe qui faciliterait ma course entre les arbres et les buissons mal taillés du quartier où je vivais à l’époque. Je poussai donc sur l’interrupteur de la lampe torche et, soudain, me vint dans un flash saisissant et éblouissant une image tellement claire de ma vie que, dans un réflexe défensif presque agressif, je l’éteignis et la jetai dans le jardin du voisin.
Hébétée, je restai là pantelante, le regard dans le vide, complètement abasourdie par la clairvoyance de ma vision nocturne. Mon cœur se mit alors à battre à tout rompre et l’angoisse ressentie plus tôt dans la journée m’étreignit le cou telle une main gantée prête à m’étrangler sous la lune naissante. Je déglutis douloureusement, respirai un grand coup et, contre toute attente, me pressai vers le jardin du voisin pour récupérer l’objet diabolique envoyé là par la seule force de ma faiblesse d’esprit.
Je me souvins alors de ses fameuses lampes automatiques qui, à chaque passage d’un chat, d’un hérisson ou d’un ver de terre hyperactif, nous aveuglaient, mon mari et moi, lorsque installés nonchalamment dans le divan du salon nous nous adonnions à notre activité de couple favorite : la télévision,
Quand il s’agissait d’effrayer les inconnus et les vagabonds, notre voisin n’y allait jamais de main morte. Je me retrouvai donc, en ce lundi soir — jour de la lune et des intuitions subtiles — à ramper à quatre pattes dans l’herbe humide et bien tondue du voisin, palpant le sol de mes mains frigorifiées à la recherche d’une stupide lampe torche dont le pouvoir me semblait tout aussi effrayant que fascinant.
Soudain, alors que je me retrouvai nez à nez avec la truffe rose et fraîche du chat errant roux du quartier, ma main sentit sous sa paume froide un manche encore plus glacé, métallique et miroitant dans la lueur de la lune. Je pris soin cette fois de pousser délicatement sur l’interrupteur, espérant secrètement que si mon geste était plus lent et plus doux, les visions révélées le seraient elles aussi.
La lumière jaillit alors avec un crescendo plus suave et tempéré que la première fois, et je vis… que vis-je ?
Un ennui extrême, un ennui tellement vertigineux qu’il entravait le cours de la rivière de ma libido. Cet ennui constituait un barrage, et la lourdeur des roches qui le composaient provoquait une accumulation d’énergie vivace et bouillonnante qui, à défaut de s’exprimer par la sensualité ou le plaisir, se transformait en une grosse masse de colère moribonde et déferlante.
J’éteignis la lampe avec plus de self-contrôle cette fois-ci. Bien que ce qu’elle m’eût révélé me donna un vertige incontestable, je m’allongeai dans l’herbe, l’humidité trempant mon survêtement avec âpreté.
Et là, plutôt que de me laisser paralyser par la peur et les conclusions hâtives qui m’assaillaient — comme par exemple l’indubitable nécessité de la rupture ou de la fuite — je m’élançai dans un roulé-boulé sauvage où mon corps, encore surpris par l’étrangeté de ses propres mouvements, se mit à jubiler et trembler d’une joie si forte qu’elle emporta tous les doutes et les emprisonnements intérieurs. C’était comme si ce barrage d’ennui, si vertigineux et imposant soit-il, pouvait voler en éclat par la simple puissance de mon action subversive.
Pendant que je me mis à jouer tel un jeune renardeau dans les hautes herbes, je compris que ma liberté, mon appétit de vivre et ma sensualité brute résidaient tout bonnement et simplement dans cet ennui !
Toute ébaubie par cette révélation, je me retrouvai littéralement à manger du gazon par les trous de nez quand je fus flashée par la lumière à mouvement du voisin.
Prise la main dans le sac tel un raton laveur sortant des poubelles sous les phares d’une voiture, je rougis de honte et crachai une boule verte coincée entre mes dents.
Derrière ce flash aveuglant, je discernai alors la silhouette potelée de mon voisin, qui se tenait avachi et éberlué dans l’embrasure de sa porte de garage.
Mon sang ne fit qu’un tour, bien que je tentai tant bien que mal de me redresser et d’épousseter d’un doigt précis les herbes folles parsemant mon jogging . Perdue dans les broussailles, la lumière de la lampe torche vacillait elle aussi dangereusement, mourant faiblement, rougissante et abandonnée à son triste sort.
Je jetai un œil vers le talus pour m’assurer de pouvoir la retrouver quand le jour viendrait, et je me mis à toussoter d’un air sérieux pour retrouver un brin de dignité.
- « Tiens, bonjour Monsieur Pantoit. Euh… hum hum… vous n’auriez pas vu un chat par hasard ? Hum hum… un gros chat roux… très duveteux ? »
- « Oh, c’est vous, Madeleine. Non, pas de chat. Mais j’ai cru voir un animal étrange poussant des rugissements tout aussi innommables dans le fond de mon jardin. »
- « Ah ? Ah bon ? Eh bien je vous assure qu’à part moi et le chat roux disparu, rien d’étrange à signaler dans le secteur. »
Monsieur Pantoit avait très certainement été pris par surprise, car mis à part ses charentaises de Noël et son peignoir Prince de Galles, il ne semblait pas porter le moindre bout de tissu sur son corps gras et luisant. Je le sus car, en travers de ce peignoir très élégant au demeurant, la ceinture ballante laissait entrevoir une touffe de poils hirsutes au bout de laquelle pendouillait, en contrebas, une floche de chair lâche au capuchon fripé.
Je fis alors volte-face sans demander mon reste.
- « Eh bien euh, sur ces bonnes paroles, bonne soirée, Monsieur Pantoit. »
Et je me faufilai en quatrième vitesse à travers la haie de frênes pour rejoindre mes pénates. J’en avais eu plus qu’il ne fallait pour abattre mon ennui et je me languissais de retrouver la chaleur de mon foyer, certes tiède et insipide à ses heures, mais tellement plus athlétique.