La révélation

Moi la révélation

Je pose toute mon attention sur les bougies,

la flamme qui vascille,

leur fragile inpermanence.

Devant moi, assise dans le divan rose, il y a cette jeune fille en pleurs.

J’entends ses mots.

J’entends ses maux.

Une mère maltraitante.

Une mère humiliante.

De celles qui n’ont pas pu allumer la case instinct maternel à son arrivée.

J’entends mais je n’écoute pas.

C’est pas que je ne veux pas.

Je ne peux pas.

Je ne peux plus.

Je me tortille sur ma chaise.

ça m’enserre au niveau de la poitrine.

Je suffoque.

J’étouffe de toutes ces souffrances, de tous ces traumas.

Combien en ai-je reçu de douleurs d’enfance, de vie fracturées sur ce divan rose?

Contraste implacable entre la douceur des meubles en bois, les lumières chaudes, le divan rose –

et la noirceur, la dureté de leurs histoires.


Elle est là.

Jeune,, innocente et avide de guérison.

Je sais, je sens que ce qui lui serait vitale est simple:

une écoute,

une oreille au coeur ouvert

qui reçoit la noirceur,

la reconnait,

la nomme,

la réchauffe par sa simple présence.


C’est horrible car je ne peux pas.

Je ne peux plus offrir ça.

La base de mon métier est devenue un enfer pour moi.


Je respire profondément.

J’essaye de relâcher les contractions de mon corps.

Mais c’est douloureux.

Là dans les os.

Dans la peau, la chair.

Cette douleur asphixiante s’infiltre sous l’épiderme,

comme ces parasites qui creusent des galeries et opèrent de manière insidieuse en nous.


J’ai mal.

Partout.

C’est organique.

Cette misère affective dans laquelle tous ces gens ont baigné m’aspire.

It sucks the air out of the room.

Cette misère humaine c’est comme ces marécages,

des sables mouvants:

plus je me débat plus elle m’engloutit.


J’essaye de ne pas résister.

J’essaye d’accueillir son malheur

et aussi mon incapacité à faire mon job.

J’essaye d’accueillir ma résistance.

Ecouter.

Transformer.


Ça se bat à l’intérieur.

Entre celle qui voudrait être là pour l’autre et celle qui souhaite être là pour elle-même.

J’en suis arrivée au point où Je pourrais

m’arracher la peau

tant c’est insupportable.

Et la culpabilité qui m’assaille ressemble à un alien

qui me dévore de l’intérieur.

J’aimerais tant être là pour elle.

Je ne peux pas.

Je ne peux plus


Alors je l’arrête.

Doucement mais sûrement.


Et je lui explique.

En toute honnêteté,

Avec toute ma sincérité

Toute mon ambivalence aussi.


« Lucie, je vous arrête. Non pas que votre histoire ne mérite pas d’être reçue,

non pas que votre souffrance ne soit pas légitime.

Simplement parce que je ne peux pas ».

« Je m’en rend compte maintenant.

Là dans l’instant.

Nous avions rdz pour un soin énergétique

et je réalise que l’espace thérapeutique requis

est celui de la psy.

Je suis tellement désolée,

J’aimerais pouvoir vous l’offir mais la psy a déserté. »


Je suis tellement confuse que cette prise de conscience aie du passer par elle,

qu’elle en soit la révélatrice tout en étant la victime.


«  Je peux vous offrir le soin énergétique qui était prévu avec joie,

Toutefois, l’espace de parole se cloture ici malheureusement. »


Alors là, sur ce divan rose,

elle me sourit.

D’une douceur et d’une force indescriptible.
« Oui merci je serai heureuse de recevoir votre soin. »


« Bien entendu je vais vous orienter vers un collègue

qui sera apte à entendre votre histoire.

A vous accompagner pour en faire quelque chose de beau .
Votre histoire elle a le droit d’être entendue, accueillie, reconnue. »

Après le soin, je la raccompagne sur le pas de la porte. Et tout son visage exprime de la gratitude.


« Merci Caroline. Merci pour ces deux soins énergétiques qui ont déjà amorcé de grands tournants en moi.

Si j’ai besoin d’écoute j’appelerai un de vos deux collègues.

Je sais maintenant ce que je peux recevoir chez vous et je reviendrai si le besoin est là. »


Quand je referme la porte.

Je reste un moment immobile dans le couloir.

Quelque chose se relâche en moi.

En même temps

un grand vertige

et la peur m’attrape au ventre.


Ma carrière de thérapeute est finie.

Il est temps pour une nouvelle voie.


« Et si je ne suis plus psy,

qu’est ce que je deviens ? »