La tristesse qui l’assiège se fait bulle, se fait boule.
Elle se dilate en consumant le peu de vitalité qu’elle avait récupérée .
La tristesse gonfle, tel un ballon qui compresse et comprime les poumons.
La respiration ?
Plus courte, contenue.
Une lourdeur gorgée de larmes sûres et salées, prête à éclater et à déverser son contenu glacé dans les interstices de la poitrine à l’estomac.
L’acidité s’écoule.
Elle se déverse.
Ça ne digère plus.
C’est une tristesse tellement sourde… et jacassante à la fois.
Elle hurle en parlant tout bas.
Une lame de fond qui noie les vestiges d’une amitié qu’elle croyait si pure, si joyeuse et si authentique.
Une grosse goutte d’eau de mer qui menace l’explosion, la dissolution,
Les intempéries d’un cœur endolori et nonchalamment meurtri.
Un cœur qui ne comprend toujours pas les motivations de l’ego.
Un cœur qui racle les dernières miettes du petit pain chaud et croquant pétri pendant cette amitié.
Un cœur qui ramasse les morceaux brisés d’une amitié saccagée par inconscience, entêtement ou arrogance.
Elle prend le cœur.
Le déplace.
Fait un pas de côté.
Le dépose sur la table de chevet.
Elle l’observe. Battre, respirer à sa façon, cherchant l’air, le sang, l’oxygène.
Il est là, esseulé, presque ridicule.
Il bat à vide.
Pour rien.
Pour quoi ?
Elle s’approche, le regarde avec des yeux scientifiques .
Sans états d’âme, sans émotions.
Juste un organe qui se débat pour survivre.
Qui se raccroche pour persister.
Parce que c’est ça que dictent les règles de l’espèce : rester en vie.
À tout prix.
Même si la vie n’en vaut pas le prix.
Même si personne ne la verra.
Ne l’entendra.
Même si elle poursuit une vie banale. Une vie qui ne restera pas dans les annales.
Une vie sans grands ennemis, sans longs mouvements de batterie.
Elle frappe sur la cymbale de son cœur.
BIM : une claque cinglante !
Il s’agite.
Résonne de plus belle.
Il bouge avec rapidité, dans des mouvements saccadés, comme un animal en cage.
Un cœur, seul sur une table de nuit, qui cherche l’air.
Cherche à reprendre son souffle.
Comme un poisson échoué sur le pont d’un bateau.
Le cœur ouvre grand les branchies.
Il suffoque : trop d’air, pas assez d’oxygène, trop peu de poésie ?
Encore moins de beauté.
Le cœur se tourne vers elle maintenant.
Il la supplie de le reprendre, de le reconnecter à la circulation entière.
Aux organes qui l’accompagnent.
Aux circuits qui les rassemblent.
Tous dans une transmission commune.
Chacun au service du grand tout.
Le cœur bat des paupières, et une larme s’écoule de son ventricule.
Elle se dépose, glisse sur la table de nuit.
Elle pose son doigt sur la tache humide, amène la goutte à ses lèvres, puis sur la langue.
C’est sucré.
Cela la réconforte.
Elle prend alors le cœur à deux mains et, soudain, prise par un sentiment d’urgence, elle tente de le réchauffer entre ses paumes. Le creux de ses mains jointes formant un nid au creu duquel le cœur peut se reposer, reprendre vigueur.
Elle perçoit le battement plus calme, et une lueur orangée émane de la pulsation.
Une larme perle sur ses cils et s’écrase sur le cœur en fusion.
Le cœur et elle se rejoignent à nouveau, se retrouvent dans un élan si nouveau qu’il en est fragile…
et somptueux à la fois.
Avec précaution, continuant à réchauffer le cœur de ses mains rassurantes, elle ouvre grand sa poitrine — et le remet délicatement à sa place.