Pipa


La sirène hurle dans l’habitacle, la voiture de police roule à tombeau ouvert le long des quais et des canaux. Pipa regarde la ville défiler entre les grosses gouttes qui s’abattent sur la vitre fumée . Elle aperçoit le port, ses grues et ses lumières. Une ville guindée et fashionista qu’elle n’a jamais vraiment aimée. Une ville triste et bien rangée où les dernières tendances de la mode côtoient une politique conservatrice et austère. Une ville propre et lisse sur laquelle elle ne parvient pas à s’arrimer. Une cité qui cherche à dompter son tempérament de feu.

Une ville où elle s’éteint.


Elle n’entend plus rien, ni le moteur, ni les hurlements des sirènes, ni la circulation, ni les paroles réconfortantes de la jeune agente de police assise à ses côtés. Elle se demande juste comment l’officier qui les accompagne trouvera les mots pour prévenir son jeune frère.

« Quatorze ans c’est pas un âge pour perdre sa maman tout même. »
« Mais non garde espoir Pipa, elle est entre la vie et la mort. Elle peut encore revenir. »


Quelques heures plus tard, Pipa est debout au milieu d’un couloir de l’hôpital, elle voit une bouche. Juste une bouche au sommet d’un tablier blanc. Cette bouche prend trop de place. C’est ça quelle se dit. « Que fait cette grand bouche stupide harnachée sur un visage tout aussi stupide »?
La bouche parle de statistiques, de chiffres. « Vous savez, 12% des tentatives de suicide de ce genre se terminent par un décès »
Sa maman, branchée sur une machine, est devenue un chiffre. Une enveloppe de chair qui embarrasse une institution en manque de lit. Un truc machin’qui prend trop de place. Que l’on voudrait dégager comme on pousse sur delete. Il suffirait de tourner le bouton sur off après tout. Allez hop : Vider la corbeille.
“Maman si tu savais. Tu n’es qu’une probabilité, une équation à deux inconnues.”
C’est rationnel c’est glacé. Comme cette ville.
Pipa s’éloigne de plus en plus, des chiffres mais aussi de son corps. Elle est là sans être là. Comme enfermée dans un bocal en verre à observer cette bouche radoter.

« Croit-elle vraiment cette bouche que les ratios et les pourcentages peuvent aider une famille à choisir de débrancher leur mère? ». A la laisser partir pour toujours cette fois. Elle a envie d’hurler, de le frapper de ses poings aux visages, de lui crier de la fermer, de lui arracher cette bouche sans forme qui pérore de son air sérieux et grave de la merde aussi rationnelle que visqueuse alors que les cœurs sont lacérés et leur famille déchirée. Elle veut le déglinguer cet enfoiré de médecin mais rien ne bouge. Il n’y a plus de jus dans ses veines, plus d’électricité dans ses circuits. Son corps agit tel un robot. Il répond aux injonctions de base. Signer les formulaires, prendre la main de son père.

Elle sait exactement ce qu’elle sera supposée faire à partir de maintenant. Elle a une famille à nourrir, un frère à réparer, à éduquer, un ménage à tenir., un rôle à reprendre.
Pipa a vingt ans et c’est ici, dans une chambre d’hôpital aseptisée, aux murs impeccables et aux machineries dernier cri qu’elle dit aurevoir à sa mère et reprend sa vie là où elle leur a laissée.