Est-ce que ça va être fun ?
Est-ce ce que ça va être aisé ?
Vais-je apprendre quelque chose ?
Allons-nous avoir de la gratitude l’un pour l’autre après ?
Serais-je plus heureuse demain ?
Il y a quatre ans, on m’a remis ces cinq questions. La proposition c’est de répondre à la positive à chacune d’elles avant de coucher avec qui que ce soit.
Je n’ai plus baisé depuis.
A l’époque je ne savais pas que, choisir un partenaire sexuel reconnaissant, avec lequel j’aurais du fun et avec lequel ce serait fluide serait une tâche si ardue. Mais le fait est que le jour où j’ai décidé d’appliquer ces cinq questions à mes potentiels partenaires j’ai signé l’arrêt de mort de ma vie sexuelle.
En soi, vous me direz qu’il ne tient qu’à moi d’assouplir mes nouveaux standards. Je pourrais très bien laisser tomber l’une ou l’autre exigence.
C’est certain.
Et pour tout vous dire, après plusieurs années de désert sexuel et affectif c’est aussi ce que je me suis dit:
« Bon allez ma vieille fait pas trop la difficile. Après tout tu n’es plus de toute jeunesse, c’est déjà bien suffisamment folklorique comme ça de trouver un prétendant sexuel, faudrait pas trop se rigidifier non plus. »
Alors oui, je l’ai fait. J’ai dérogé au nouveau cadre que je m’étais fixée.
J’avais un ami plutôt beau gosse avec lequel je pouvais avoir des échanges intellectuels intéressants. Je ne l’avais jamais vraiment désiré. Pour tout vous dire, le contact physique était bien souvent malaisant. Les quelques fois où il me prenait dans ses bras je me prenais plus pour un citron à jus que pour une femme désirable. Ses embrassades relevaient plus du squeeze que de l’enveloppement.
Sa manière d’exprimer son affection ou son enthousiasme évoquait un peu d’un élan destructeur. Comme ces enfants qui ne peuvent contenir leur excitation et qui sont surpassés par la force de leur désir. Un désir qui se mute alors en une expression presque violente, une agressivité non-contenue.
Bien que mes sensations avaient toujours été claires à son égard. Il m’arrivait comme à mes habitudes d’en douter, voir de les mépriser ou de les juger. Rien à faire, fallait toujours que je revérifie. Donc quand ces précieuses questions arrivèrent entre mes mains, je m’empressai de les poser à son encontre.
En voici les résultats:
⁃ Fun ? Boh allez on n’est pas non plus obligé de se marrer à chaque fois.
⁃ Ça ne serait pas aisé non plus. Ok, d’accord mais on peut aussi apprendre plein de choses même quand c’est pas facile du premier coup.
⁃ Serais-je plus heureuse après : blanc total, aucune réception de données.
⁃ Gratitude? Rien n’est moins sûr.
⁃ Vais-je apprendre quelque chose? Assurément.
La force avec laquelle j’ai pu balayer de la main l’évidence de ces réponses s’explique indubitablement par la profondeur abyssale de mes frustrations sensuelles et le vide angoissant de ma vie amoureuse.
Ce n’est pas tout. Un autre facteur est venu parasiter la clarté de mes décisions. Les histoires des copines, copines de copines etc… Les légendes du : si tu y mets du tien ça peut marcher.
Vous savez ces histoires qu’ on nous raconte à nous les filles de ces nanas toutes épanouies en couple mais qui vous soutiennent qu’au début c’était pas terrible, que leur mec il leur plaisait pas, voir qu’elles se faisaient profondément chier au pieu avec eux. Qu’il a fallu qu’elles apprennent à le connaître sexuellement mais que là maintenant, “Oh lalala! Non mais là maintenant si si j’t’assure c’est vraiment le 7eme ciel, hein?! “
Alors tu te dis:
« Ça suffit ces caprices. Ptêt ce sera pas évident au début mais la difficulté c’est ce qui nous poussera à explorer des terres sensuelles inattendues. »
Donc. Je résume.
Me voilà en manque.
En manque de quoi en fait? De sexe ? (c’est ce que le corps semble dire). De toucher? d’affection ?
En somme les hormones sont en alerte.
Cinq jours par mois, c’est la même galère. Le corps à l’affût, les sens en éveil. Et moi qui grimpe aux rideaux pour faire passer la frustration.
Alors il y a bien cet ami.
Vous voyez?
Dans mon cas c’est celui dont je voulais parlais plus haut. Mais on en a presque toute eu un. Le gentil, le patient, celui qui attend son moment. Il est là depuis des années et il a toujours laissé entendre que vous lui plaisez mais que bon y a pas de quoi en faire un fromage non plus. Que ça ne va pas ternir votre amitié.
Qui est plutot bel homme ma foi (enfin dans mon cas). Qui est rassurant aussi. Rendez-vous en terre connue.
Et même si toi aussi t’as toujours été claire: mon gars tu es très beau mais mon corps ne répond pas. Tu es très intelligent mais mon cerveau mouille pas la culotte. Y a pas de désir, y en a jamais eu, y a peu de chance qu’il y en aie jamais. Tu commences à mettre toutes ces évidences sous le tapis.
Et me voilà là en plein burn-out avec mes cinq foutues questions qui étaient supposées up’grader ma vie mais qui me forcent à cette implacable abstinence que je ne supporte plus.
Chasteté par défaut. Pagaille d’un corps entrain de se préparer à procréer. Quarante-cinq ans mais des trompes de fallopes du tonnerre, régulières et outrageusement efficaces
Et ce pote qui m’invite à dinner. Moi qui n’ai plus porté de robes depuis trois confinements. Moi qui n’ai plus été courtisée depuis des millénaires. Moi qui me sens revivre juste parce que je remets du rouge à lèvres. Une brèche s’entre-ouvre. Une brèche dans laquelle il peut s’introduire tout compte fait. Qu’est-ce que ça coûte d’essayer?
Donc me voilà un peu fébrile à la porte de son appart. Il m’accueille. Large sourir. Il a sorti la chemise comme j’ai prévu la robe et l’épilation. Il sent bon l’after-shave, a acheté un bon vin.
On se regarde un peu perplexe. Pas vraiment émus. Plutôt embarrassés. De nous mêmes, de nos corps qui s’apprêtent à se frotter l’un à l’autre d’une manière totalement nouvelle. Je sais pas trop si je m’en réjouis. Je suis bêtement curieuse de cette vibration différente entre nous. C’est loufoque peut-être indécent tant c’est décalé.
On en parle on s’dit les choses.
– « Bon je sais pas si c’est juste l’ovulation qui me tourniboulote la tête ou si vraiment l’ambiance à switché entre nous. Mais bon j’me sentais un peu dans la séduction avec toi. Je sais pas trop quoi en faire? Je sais même pas si ça vaut la peine d’en faire quelque chose à vrai dire».
Puis lui.
Lui il semble détendu. Son sourire lui mange le visage. Large tête aux yeux écarquillés. Chez lui ça semble clair qu’il faut en faire quelque chose.
Enfin c’est ce que je suppose. Faut passer à l’action, en douceur, avec finesse mais ce tournant là entre nous il est tellement inédit qu’il prendra pas la peine d’y réfléchir à deux fois.
Au diable les cinq questions, il y a enfin une porte qui s’entre-ouvre il y fourre le pieds vite fait au cas où ça se refermerait trop facilement. Pour peu que ça n’arrive plus. Pour peu que ma prochaine ovulation jette son dévolu sur quelqu’un d’autre. Dix ans d’amitié sans ouvertures possibles, autant tenter le coup. Quelqu’en soit le coût.
Alors il s’approche. Il me toise. Fait des cercles autour de moi. Tente de m’entourer de ses beaux bras. Et moi je fige.
Je me fige.
Et je me juge: « Merde putain je devrais me laisser aller, recevoir un peu de cette tendresse dont je manque si férocement depuis tellement tellement, tellement longtemps.
Longtemps… des mois? des années ? Une éternité.»
Je me force un peu. A me détendre. A essayer. J’ai envie d’avoir envie. Ce serait tellement plus simple. Faire comme les copines pas convaincues au départ et puis on sait jamais sur un malentendu ça pourrait me plaire.
Il s’approche de moi. Son visage est à quelques centimètres du mien. Sa bouche me parait énorme. Une grande bouche dévorante, une truc dans lequel tout mon visage pourrait disparaître. Il penche son visage légèrement sur le côté et là; là, j’ai envie de pouffer. Ses traits de près c’est comme quand tu te regardes dans une boule de Noël, la figure concave.
J’essaye de me concentrer. Sur le désir, la fièvre qui m’habitait hier encore dans le solitude de ma chambre. J’ai tellement envie d’embrasser. Embrasser au sens large mais tellement pas dans la largeur de sa bouche.
Parce qu’il l’ouvre grand la bouche et me mange la mienne, langue et palais en une seule bouchée.
Ça m’engloutit, je ne sais que faire de cette grosse protubérance visqueuse et essoreuse qui pénètre ma cavité buccale et m’aspire façon dyson dernière génération. La salive en option.
Je ne sais comment me sortir de cet envahissement de terrain spongieux qui m’absorbe comme un trou noir.
Changer de tactique. Sortir du buccal, essayer une approche plus distanciée. Moins intérieure.
Je me retire l’air de rien et il commence à me caresser. Gentiment comme quand on était enfant et qu’on’se faisait deviner des lettres sur le dos. Du bout des doigts. Ça, ça me plait mieux. « Mais oui c’est ça ! Le problème c’est que je ne sais plus comment on fait. Sûrement que je suis traumatisée du sexe. Suis une abîmée, une handicapée du rapport. Je dois recommencer à zéro. C’est peut-être ça ma solution. »
« Légères caresses mèneront alors aux grands frissons. »
« Ha ha!
” Ou pas! “
Parfois c’est juste bien d’en rester aux devinettes alphabétiques. La suite peut relever du trauma.
Souviens-toi les explorations sensuelles avec les voisins. L’alphabet c’est sympa, jouer au docteur c’est tout de suite moins drôle quand le partenaire de jeu ne te plait pas vraiment. Même si c’était le seul que tu avais sous la main.
Le truc c’est que nous n’avons plus sept ans lui et moi. L’alphabet on le connait par coeur et je sais que lui aussi bouffe la poussière du désert de sa sexualité. C’est comme si je lui devais quelque chose. En tant que bonne copine qui lui a fait miroiter une possibilité, sachant qu’il attend ça sans vraiment l’attendre depuis une bonne décennie.
En prime il y met du sien. Il y pose toute son attention. Je dirai pas son cœur parce que c’est pas ça qui est là entre nous. Des corps qui s’acharnent et le mental qui prend les rames.
Il est attentionné, me demande ce que j’aime, ce qui me permettrait de me relaxer? Et ça m’emmerde qu’on en soit là parce que maintenant je me dois d’honorer cette gentillesse. Ce truc qui m’est pas trop familier en matière de mec. On pourrait pas juste se rendre à l’évidence que les corps matchent pas? Non maintenant faudrait que ça roule.
Faudrait que je le rassure aussi pour récompenser ses efforts.
Je connais ses failles, ses peurs et ses angoisses. La masculinité menacée par les fantômes d’une érection ratée, d’une puissance perdue dans une andropause crainte.
Je sais que ses dernières relations l’ont malmené. Que ce serait si bien pour lui comme pour moi, qu’on se répare, qu’on se rassure, qu’on se remette en selle.
Alors comme mon corps peut techniquement se mettre en excitation et comme je suis habile pour poser mon regard et mes égards sur un endroit précis, un biceps, la chute du ventre qui descend sur le pubis, le vert profond et réconfortant de ses yeux, je fais ça. J’utilise toute ma fantasmatique pour transformer ces petits morceaux de lui en tremplin pour mon plaisir balbutiant.
Et j’y arrive, nom de Dieu. Je sens finalement un firmament d’excitation qui monte.
« Alléluia! Putain, je dois pas la laisser filer celle-là. »
La moindre secousse, la moindre égratignure dans mon élan pourrait faire tout tomber.
Badaboum mon désir, mes ovules et ma libido éparpillés sur le lino.
Alors je le chevauche. Bin ouais c’est ma garantie orgasmique à moi.
Parce que ça oui je vais jouir.
Pas pour moi.
Pour lui.
Le rassurer. Lui prouver qu’il en est encore capable de faire jouir une femme. Et en finir avec cette mascarade qui ne convainct personne.
Je suis sur lui, j’augmente le rythme et adopte l’angle d’attaque le plus fonctionnel que je connaisse. Tout pour arriver à mes fins.
Je verbalise des trucs, tout hauts, un peu cochon histoire de me maintenir dans le mood et ça marche.
Ça marche bien même et ça l’excite lui aussi. Il s’autorise à être là, à donner un peu le ton. Et aie aie aie ! Non nooooon, ça ne m’arrange pas ça. Fallait que j’oublie, fallait que je reste sur ma ligne droite, sur mon autoroute du plaisir. Et vla qu’il s’y met. Il change le rythme, et il parle.
Et à moment-là, j’y peux rien mais c’est plus fort que moi.
Je sors un:
« TAIS-TOI ! »
… Ouais c’est dur. Mais ouais s’te plait, shut up. Si tu me rappelles que t’es là, si tu repars dans ta manière de baiser je me sens dévorée. Oui c’est ça. Ton langage sexuel me dévore. Tes coups de reins brutaux, ta langue comme un anguille dure et colonisante.
Ta poigne qui me fait mal.
Rien dans ton rapport au corps ne s’accommode du mien. Rien ne le met en joie. Tout me stress. Il se sent attaqué mon corps.
Et quand tu te renies en jouant le mec attentionné, je sens ta frustration. Je perçois que tu te retiens. Que rien n’est spontané que tout sert à nous rassurer. Toi aussi tu mens.
Te voila blessé maintenant. Te voila convaincu par une amie que tu n’as pas le droit d’exprimer ton désir comme tu le voudrais. Te voila fâché parce que tu te sens castré. Une amie condamnée pour haute trahison.
Ne vois-tu pas que moi aussi j’essayais de prendre soin de toi? Que mon cinéma se vouait à te ménager? Tentait de ne pas froisser tes susceptibilités?
On a l’air malin maintenant. Persuadés l’un comme l’autre d’être tellement inadéquats en amour, au pieu et puis même dans notre amitié. Tu m’en veux. Tu as besoin de me montrer que ma sexualité est malade, malsaine castratrice et ambiguë.
Et moi je peux pas te dire que c’est juste que je te désirais pas toi. Que ça n’a rien à voir avec ta beauté, ton érection ou la taille de ton sexe.
Que je le sais depuis dix ans.
Est-ce que ça va être fun? Non
Est-ce que ça va être aisé? Non
Est-ce que je vais apprendre quelque chose? Oui
BADABOUM NOTRE AMITIÉ S’EST FRACASSÉE SUR LE LINO.